Avez-vous remarqué que les pare-brise de nos voitures restent étrangement propres après un long trajet estival ? Il y a trente ans, un tel voyage se terminait invariablement par une corvée de nettoyage pour retirer les centaines d’insectes écrasés. Aujourd’hui, le silence des insectes passe presque inaperçu. Ce n’est pas seulement un changement écologique, c’est une défaillance de notre mémoire collective : l’amnésie environnementale.
Le piège de la nouvelle normalité
L’amnésie environnementale, ou « décalage de la ligne de référence », est un concept psychologique fascinant et inquiétant. Il décrit comment chaque nouvelle génération accepte l’état de l’environnement dans lequel elle grandit comme étant la norme, le point de départ naturel. Pour un enfant né en 2026, voir quelques moineaux dans un parc genevois semble normal, alors que ses grands-parents se souviennent de nuées d’oiseaux bien plus denses et diversifiées.
Ce phénomène nous rend aveugles à la dégradation lente mais constante de notre biodiversité. Comme nous l’avons vu avec l’étude sur l’histoire des insectes suisses depuis 1930, la perte de richesse biologique ne se fait pas en un jour, mais par une érosion discrète. Puisque nous ne percevons pas ce qui a disparu avant nous, nous ne ressentons pas l’urgence de le restaurer.
Pourquoi notre cerveau nous joue-t-il des tours ?
Notre cerveau est programmé pour réagir aux menaces immédiates et visibles. Un incendie de forêt ou une pénurie d’eau soudaine provoquent une réaction forte. En revanche, la disparition progressive d’une espèce de fleur alpine ou la raréfaction des hérissons dans nos jardins urbains sont des processus trop lents pour déclencher notre système d’alerte interne.
Cette accommodation lente à une nature dégradée crée un cercle vicieux. Moins nous connaissons la nature foisonnante d’antan, moins nos attentes en matière de protection de l’environnement sont élevées. On finit par se satisfaire d’un gazon tondu de près ou d’une forêt silencieuse, oubliant qu’il s’agit de déserts biologiques par rapport à ce qu’ils étaient autrefois.
L’importance de la mémoire écologique
Pour combattre cette amnésie, il est crucial de documenter et de transmettre la mémoire de la nature. Des initiatives comme le Bioparc de Genève ou les travaux de sensibilisation auprès des jeunes sont essentiels. Ils nous rappellent ce qu’est une biodiversité fonctionnelle et riche.
Prendre conscience de ce biais cognitif est le premier pas pour agir. En réalisant que notre perception de la « belle nature » est déjà amputée, nous pouvons mieux comprendre l’importance de préserver les îlots de biodiversité restants. Il ne s’agit pas seulement de protéger ce que nous voyons aujourd’hui, mais de viser la restauration de ce que nous avons déjà perdu sans même nous en rendre compte.
La prochaine fois que vous vous promènerez en forêt ou dans un parc, posez-vous la question : qu’est-ce qui manque ici et que mes ancêtres auraient vu ? C’est en cultivant cette curiosité historique que nous sortirons de l’amnésie pour redevenir les gardiens d’un monde vivant et vibrant.
